Sophie Epton Mock

Presse

Mégapoles

Sophie Epton-Mock couvre largement sa toile de noir puis dépose de la peinture plus claire et bascule la toile à plusieurs reprises pour que la peinture fraie son chemin.

La gravité impose un écoulement vertical; la toile bascule à nouveau, interrompant le cours et obligeant le fluide coloré à une bifurcation soudaine, parfois à angle droit.

En  retournant la toile comme un sablier, en agissant sur l'espace, l'artiste inverse l'écoulement du temps, l'écoulement de la peinture et influe sur le tracé.

Avec la complicité de la puissance inexorable de la gravité, Sophie Epton-Mock bouscule le temps et bouscule l'espace.

Mais l'horizon opaque ne s'ouvre pas.
Ne pas le défier frontalement mais le contourner, l'enjamber. Se frayer un chemin jusqu'à son sommet pour avoir une perspective sur un espace et un temps ouverts.

Par le mouvement de renversement, Sophie Epton-Mock fait apparaître des échelles, des ascenseurs, des buildings qui escaladent l'obscurité, qui échafaudent l'ombre et nous permettent d'aller voir au-delà, de l'autre côté de la nuit.

Edith Chalicarne

La puissance des à-plats

Transparences - Le temps retrouvé Sophie Epton-Mock dit : "…un carré dans un carré dans un carré …" au sujet de ses toiles qui inaugurent la série des Transparences.

Un cadre … un cadre … un cadre … comme ceux qui soulignent les photos de famille, qui mettent en abyme des générations qu'on traverse à rebours en un clin d'œil.

Trans - parents : de l'autre côté des parents, retraverser la parentèle. Ces parents qu'on revisite.

Sophie Epton-Mock passe et repasse la couleur sur la toile. Comme le temps passé dépose la poussière avec persévérance, elle dépose et redépose des à-plats de temps. Elle ajoute encore et toujours pour faire apparaître le temps soustrait.

Habituellement, nous nous déplaçons dans l'espace et notre déplacement engendre du temps. Sophie Epton-Mock nous déplace dans le temps et cela engendre de l'espace. Elle ouvre une perspective insaisissable et indéfinie où nous consentons à nous perdre pour mieux nous trouver.

Les strates de couleur fragmentées par le couteau forment des nuées, des nuages, des cieux laiteux, cendreux, rembrunis ou rageurs. C'est selon : parfois le temps translucide et diaphane où la lumière point, parfois l'ombre qui peine à se diluer, temps lourd dont les nuées nous effleurent quand nous remontons son cours.

Ce temps, Sophie Epton-Mock le déploie sous nos yeux et nous donne la possibilité de retraverser son onde imperceptible qui nous a transformés et nous a tissés. Elle fait de nous des voyants. Elle nous permet de feuilleter l'invisible, de lire le temps qui passe, de le retrouver, de nous retrouver dans sa transparence : de l'autre côté de l'apparence.

Avec le temps les couleurs passent aussi. Sur les toiles les plus récentes, les couleurs subtilement passées ont perdu la stridence qu'elles avaient dans des œuvres plus anciennes, au profit de la présence. Les bleus en particulier. Les bleus passés comme les bleus à l'âme.

Quand le temps se retire, il laisse sur la toile le filigrane de sa présence. Sophie Epton-Mock peint la photo de l'immatérialité du temps; elle peint l'âme passée du temps retrouvé.

Les arborescences - La lutte de Jacob avec l'ange

Comme Jacob résistant aux assauts de l'ange, dans les Arborescences, la peinture opalescente résiste à la percée des branches calcinées qui scarifient son horizon. Les à-plats sont larges, calmes et déterminés. Ils dégagent une grande force malgré leur pâleur qui révèle l'âpreté du combat.

Le regard prend appui sur ces à-plats fermement apposés, comme sur des pieds bien campés, bien arrimés dans la terre, qui opposent leur insoumission aux traits nerveux et charbonneux de la menace.

Les à-plats nous permettent de trouver l'équilibre quand les ténèbres nous secouent, de trouver l'énergie pour déjouer les subterfuges malicieux de la noirceur qui peut changer d'apparence mais qui revêt le plus souvent la forme de fourches sombres dans les toiles de Sophie Epton-Mock.

Dans le corps à corps avec l'ombre, il faut reprendre son souffle. La force de vie insufflée par ces à-plats de peinture, qui en affirmant leur existence affirment leur résistance, nous donnent l'énergie de défier l'assaillant.

Chercher le juste accommodement, négocier, ne pas se laisser déborder par l'ombre est acte de création.

Créer n'est pas communiquer, c'est résister. * Les à-plats nous donnent une leçon de résistance.

Les Arborescences nous renforcent, nous aident à tenir à distance les éléments chagrins. Nous faisons alliance avec ces œuvres pour affronter comme il est dit dans l'Histoire " jusqu'au lever de l'aurore ", la nuit qui veut nous consumer.

La position est fragile, mais la confrontation à ces représentations nous augmente d'une expérience de lutte silencieuse et entêtée, expression de l'insistance de la vie.

* Gilles Deleuze- Pourparlers

Edith Chalicarne, Mars 2012